Editorial du n° 1

Le langage est un fait, inscrit en évidence dans la lignée humaine. Sur ce jaillissement sonore se sont greffées des émotions, se sont bâties des pensées. L’homme ne se distingue pas de son langage. La conscience, née de ce croisement d’actes sonores et de résonances intimes, lui reconnaît des fonctions : expression, communication. Mais quel rapport le langage comme fait, comme aventure, explosion, discours, entretient-il avec ce dont l’histoire, la culture l’a chargé ?

La vision normative inverse l’histoire lorsqu’elle justifie ce fait par sa ou ses fonctions, lorsqu’elle confond cause et nécessité. Inversion partiellement légitime en ceci que le langage, s’il est, comme tout fait brut, sans cause, ne s’est maintenu, développé, inscrit dans l’évolution humaine que parce qu’il s’est chargé de nécessaire, de fonctionnel. Mais déjà là, cette inversion, nous trompe : ce nécessaire dont le langage se charge, c’est dans sa propre aventure qu’il s’est créé.

Le terme de langage se déploie entre ces deux extrêmes : au sens étroit, les mots et leurs arborescences syntaxiques; au sens large, sans cesse rappelé, de l’animisme à la poésie, de l’univers même, du fait comme langage. C’est-à-dire entre langage produit par l’homme et langage perçu par lui. Distinction qui, nécessaire à l’objectivisation du savoir, disparaît dans les entrecroisements du réel : le langage de l’homme, à peine produit, lui parle. Et la langue du réel, à qui sait s’y prendre, devient la plus intime des révélations intérieures. C’est dans cette tension entre les deux termes, telles qu’ils se réfractent dans l’aventure poétique, que « Envers » veut placer ses premiers pas.

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Le mythe fondateur de l’Occident européen, et partant, des courants dominants de la modernité, vu le triomphe militaire, économique et culturel de celui-ci aux siècles derniers, prend forme à la Renaissance.Celle-ci, sans rompre les traditions religieuses médiévales, les a éventrées de mythes antiques réévalués. Le plus symbolique de notre vision moderne est celui de Prométhée, l’homme qui vola le feu aux Dieux, et fut voué à un châtiment éternel. Mais alors que dans l’Antiquité ce mythe s’inscrit dans la grande lignée des ambitions jugées illégitimes de l’homme de s’approprier le divin (Gilgamesh, la pomme de l’Eden, etc ), - ce sont des prêtres qui parlent et défendent leur prééminence et la conservation sociale- , à la Renaissance, ce mythe s’accroche à l’avènement d’un homme « nouveau », tout entier fondu dans l’acier de sa volonté. La malédiction initiale se dissout dans la toute-puissance.

Vouloir est devenu l’âme du monde. La technique et les conquêtes en magnifient les pouvoirs. La volonté se marque dans la pensée : la raison comme volonté pensée, le langage comme expression de ce que l’on veut dire, de ce que l’on veut penser. Toute dérive est faiblesse, tout imprévu échec.

Illusion, bien sûr. Sous ce règne apparent du vouloir, l’histoire s’empare des hommes dans cette fuite en avant des sociétés inégalitaires, où l’individu perd pied, jouet des forces sociales. Et la nature, prétendument soumise à la volonté humaine aujourd’hui rappelle ses exigences : usée, ignorée, les menaces qu’elle fait peser sur la destinée humaine souligne l’échec de la Volonté prométhéenne.

Quant au langage, l’analyse freudienne, entre autres, a montré combien cette soi-disante domination de la volonté cache de soumission à des forces plus profondes, à des surgissements qui lui échappent.

Ce mirage de la volonté n’est pas un simple habit dont il suffirait de se dévêtir pour retrouver la nudité du fait. D’abord parce qu’elle n’est illusion que dans son ambition universelle, absolue : son pouvoir, ses réalisations sont réelles et fortes. Et cette ambition, pour illusoire qu’elle soit dans ses résultats, agit comme carcan de la vie et de la pensée. S’en détacher réclame une tension nouvelle et ambiguë, une attention à l’involontaire,

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L’aventure surréaliste s’est déployée contre la volonté. Symptomatique, la présence récurrente dans certains textes de Breton de l’expression « à vau l’eau » : elle nous dit cette errance captivante qui fut le foyer de son rayonnement. Mais surtout, l’automatisme peut être décrit comme un langage sans volonté. Pour aller puiser à cette source, il faut abandonner tout but, tout projet. Ce haut abandon rappelle des ascèses, mais s’en distingue en ce qu’il n’est ici que prélude à une aventure où l’émotion est souveraine, à des découvertes de joyaux nouveaux d’êtres et de mots.

A l’automatisme du langage a répondu, pour Breton et quelques rares autres figures, l’automatisme des faits, nommé par Breton « hasard objectif ». Dans cet autre versant de l’aventure, c’est au monde de parler. Le surréalisme n’est pas seulement un langage émis, mais aussi entendu.

C’est à retrouver les premiers angles de cette aventure que ce n°1 se propose, reprenant ainsi des chemins déjà parcourus pour s’en réapproprier les pouvoirs.

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Mais si le thème du langage et du fait se fait axe de cette publication, elle n’en saurait constituer les limites. Il s’agit, au-delà de toute exploration expérimentale ou théorique, de témoigner, à travers l’art, de la permanence novatrice du langage et du regard poétique. Il n’y a pas d’art surréaliste ou si l’on préfère, tout art authentique est surréaliste. La première affirmation rappelle que tout art est irréductiblement individuel, au-delà de toute école, de tout choix. L’autre nous dit qu’il ne trouve sa véritable puissance que dans l’abandon du langage aux courants obscurs de la « bouche d’ombre » : caché sous les exigences esthétiques, réalistes ou signifiantes, c’est toujours à l’éclat noir de l’automatisme que l’on doit les plus hautes réalisations de l’art. Les surréalistes ne se distinguent, parfois, des autres artistes que dans l’effort de mettre à jour cette ombre irradiante.