A l’aube du vingtième siècle, l’éclatement de l’art se fit dans un drapé de joie féroce et de passion vorace. Répandues en fragment expérimentaux, les formes de l’art se sont dispersées en un champ infini, sans mesure : noces ambiguës que celles de l’art et de la liberté.

Certaines semences jetées au vent ont pris, et continuent souterrainement leur œuvre fécondante. Mais à la surface même du champ, dans l’espace public, c’est la peur qui a fait son miel.

 

L’esthétique traditionnelle avec son ambition normative, étouffait, égarait, mais rassurait. La virtuosité faisait socle au talent. Le silence esthétique de l’art expérimental, passé la jubilation première, ouvre sur l’angoisse : où trouver appuis et repères?  Comment, tout simplement, ne pas se tromper? Notre époque a une terreur tenace de l’erreur : les échecs des grands espoirs sociaux, moraux, politiques, artistiques, que l’on s’efforce de nous présenter pour définitifs, ont cloîtré l’espoir hors de portée du risque. Et c’est d’avoir peur de se tromper qui égare ou fige.

 

L’esthétique ancienne trompait en ce qu’elle donnait sens, là où n’est qu’énigme. Mais dans une culture sommée de signifier, car signifier, c’est prendre place dans l’étant, et s’y résigner, on prend l’énigme pour un manque. D’où ces discours incessants qui aujourd’hui font cortège à toute manifestation dite artistique pour tenter d’en fixer la légitimité.

 

A cette rupture de la croûte esthétique, les artistes ont donné bien des réponses différentes. Ce fut pour certains l’instauration d’une exigence rationnelle plus étroite que l’ancienne, mais intégrée à l’œuvre : sérialisme, abstraction géométrique, etc. Ce fut la rupture apparente de tout ordre : les aléatoires et autres.

 

Ce fut la soumission aux discours non rationnels : l’automatisme, et toutes les modalités d’improvisation comme d’onirisme.

 

L’ordre des premiers comme la liberté des autres ne venaient plus dans l’a posteriori du jugement esthétique, mais dans l’immédiat de la méthode. L’art cessait d’être œuvre pour être manière. Mais ce n’était là que porter en amont l’illusion ancienne. Tout arbitraire est déjoué par l’art, fut-ce celui du « sois libre ! » La matière première, quelle qu’elle soit, imaginaire ou matériaux, porte en elle des éléments de contraintes qui déjouent la liberté, de possibles combinatoires qui contournent l’ordre. L’œuvre, jeu du mode et de la matière, s’en trouve chargée, et échappe à ces principes initiaux.

 

De cet hiatus des principes modaux et du fait artistique, l’alternative est soit de reconnaître ces choix initiaux comme éléments et non principes, aliments de l’aventure, et non guides. Ou de réduire l’art à ces principes mêmes, aux modes : de là un art qui se contente d’illustrer les principes, les idées, ou se réduit à une manière sans œuvre : happenings, installation, événements. L’œuvre alors fait défaut, l’arbitraire et le sens sont saufs, préservés par le discours de toute confrontation au fait créateur.

 

Toute œuvre réductible à une opération rationnelle, à un concept, reste prisonnière de l’esprit humain. Son objectivité apparente, née de l’absence du seuil émotif, la livre toute à l’arbitraire. Elle n’appelle ni le public ni l’artiste, ne lui dicte rien. Elle se tait. Ce silence la disqualifie : l’art doit jeter le trouble. Par l’émotion. Par la rencontre. L’art doit être sommé de se défaire de son ennemie mortelle : l’Idée, qui frappe d’interdit les aventures de l’imaginaire.