L’étincelle poétique naît du frôlement de l’art et de la révolte. De cet éclat de foudre procède la conscience imaginaire, dont le surréalisme est l’expression moderne. C’est de là encore, loin des consécrations culturelles, qu’il éclaire certaines consciences, certaines vies. L’art, la révolte : l’un ouvre des horizons, l’autre abat des murs. Cela s’accorde. Mais bientôt, cela diverge. Le danger est, voulant les unir, de les égarer. La révolte faite objet d’art n’est plus ni révolte ni art.

Tous deux se rejoignent dans la mise en demeure du réel. L’une s’en prend à l’acquis, l’autre à l’inaccessible. Tel est l’étau de l’homme : l’intangible, qui le précède ; l’inaccessible qui le fuit.

Comment la révolte s’en prend-elle à l’acquis ? En le nommant. Quel est son langage ? La violence. Violence de l’esprit surtout, qui est analyse. On n’a pas dit assez la nécessaire méchanceté native de la pensée analytique. Analyser, c’est nommer, c’est donc dépecer, trancher le réel, réduire. C’est isoler, donc tuer. Brisant les combinaisons données, elle en libère l’énergie créatrice, et là oui, seulement là, elle permet de nouvelles rencontres, ouvre sur de nouveaux mondes. Il y a de l’appétit dans l’analyse, et de l’émerveillement. Car la révolte, dont elle est issue, n’est pas première en l’homme. C’est l’étincelle née du choc du désir et du réel. Lorsque l’analyse se fait créatrice, elle rend justice à ce qui la fonde.

Il y a dans tout cheminement des degrés. Le danger est de s’y trop arrêter. L’analyse oublieuse de la révolte ou celle-ci délaissant le désir se coupent de leur source et dessèchent. Le dessèchement de l’analyse c’est le rationalisme fermé.

Né de la révolte contre ce qui est, il en vient à admirer ses propres réalisations. Alors il puise dans l’énoncé de ses conquêtes, lois et axiomes, la légitimité du réel. Le rationnel s’essouffle en raisonnable, en résigné. La raison se fait geôlière de sa source, la révolte.

Le dessèchement de la révolte, c’est la pose, l’intransigeance idéaliste ignorant le réel dans la pétition de principe. La révolte oublie qu’elle est désir, c’est-à-dire attraction du réel, et non négation de celui-ci. Se croyant plus haute que les faits, elle s’en accommode en en faisant le décor de sa mise en scène. La révolte, murée en certitudes, dévoie le désir, qui est recherche.

Comment l’art se saisit-il de l’inaccessible ? En y faisant place. Car l’art est d’abord retrait. Il ne part pas, il creuse. L’inaccessible n’est pas dehors, mais dessous. Il suppure des plaies qu’inflige au donné l’intolérance salvatrice de l’imaginaire. Tordant le réel à rebours de l’analyse, qui isole, l’art met en présence.

Là où, par contre, dans sa phase cré-trice, après le saccage de l’analyse, la raison resserre les liens logiques des éléments, l’art tient écarté, se nourrit de la distance, de l’altérité, pour d’un saut prendre pied dans l’inconnu. Ce saut, c’est l’œuvre qui surgit entre les failles de la création, et s’en empare. Cette émotion qui saisit le créateur à cet instant est de l’ordre de la révélation : cette œuvre qui lui fait face, à rebours des éléments qui la composent et venaient de lui, il la reconnaît comme l’inaccessible pôle qui aimantait ses pas. Ce face-à-face, qui est un saut, signe la présence de l’inaccessible, scellé par l’émotion. Cette présence a un nom : la beauté.

L’art, la révolte concourent ainsi à élargir le réel. Ils ouvrent au plus large le compas de la condition humaine. Leur mise en présence, si elle peut les égarer, peut aussi nourrir leurs mouvements propres. Le souffle de la révolte interdit à l’art le penchant vers la beauté acquise, qui n’est qu’accessible joliesse. L’émotion de l’art exige de la révolte qu’elle se dépasse en s’unissant au réel, pour le transformer.