Sens et symboles, virtuosité et savoir-faire, réalité et sentiment : l’art ancien focalisai, réunissait. Les actes : choisir ses matériaux et techniques, construire l’œuvre, la présenter au public : c’était, sinon l’art, du moins ce qui y menait. La  rupture de la représentation, qui fonde l’art moderne, met fin à cette unité. On retrouve aujourd’hui ces fragments dans l’espace public et marchand, réduits en art-concept ou art-acte, art-enseigne et art-témoin, isolés, muets sous le bavardage du commentaire. Faut-il se laisser convaincre que chacun contienne en lui-même l’art, insecte polymorphe ?

 

 


Ce serait dénaturer la mue, l’éclatement initial : le noyau créateur émergeait de sa gangue esthétique et signifiante. Aujourd’hui, c’est la gangue que l’on expose.

 

Or ce noyau, c’est l’imaginaire, s’entrenouant à la matière. Chercher l’art en partant du concept, du réel, du social, des symboles, ce n’est pas seulement aller à rebours de l’histoire de l’art, mais de l’art même. Du noyau imaginaire peuvent sourdre socialisation, gestes et techniques. Mais non l’inverse. La création se déploie en un sens irréversible, comme le temps, cet autre enfant du fait. L’art doit fuir tout effet ou conséquence pour être exclusivement cause.

 

Le surréalisme, en se plaçant résolument en ce noyau, en se rebellant contre la tyrannie de la raison, a préservé en partie, sinon toujours l’unité de l’art, au moins sa possibilité. Non sans ambiguïté. Car en prétendant préférer dans les arts plastiques le « modèle intérieur » au modèle extérieur, en livrant la poésie à la dictée automatique, le surréalisme substitue une idée à une autre. Reste que ce modèle intérieur, cette dictée, sont hors de portée de l’observation, et qu’en prétendant suivre un modèle intérieur, on peut se libérer de tout modèle et de toute dictée, pour s’en tenir au fait. Mais par cette faille théorique peut aussi rentrer l’idée et d’elle alors procède toute cette imagerie à laquelle on réduit parfois le surréalisme,  à ces icônes du surréalisme marchand et officiel, Dali, Magritte et consorts.

 

L’art n’est pas l’imaginaire. Son filon gît en cette ligne de crête infinie où il s’affronte à la matière, en ce creuset où viennent se fondre en une alchimie complexe et changeante, volonté et rêve, accident et savoir-faire, sens et mystère.

 

Entre eux s’opèrent conjointement sélection et quête. L’imaginaire trie la matière, choisit, et avance, mettant à jour un réel capable de lui faire écho, de même que l’œuvre au fil de l’apparition trie, choisit, appelle ce qui, dans l’imaginaire, peut enfanter les plus riches échos. Noces ardentes, cheminement ni identique ni parallèle, mais sensible, en quête constante de résonance.

 

Tant que l’œuvre est éclatement, jet, matériaux, construction, volonté, on y reconnaît l’auteur. Puis peu à peu, d’abord incertaine puis impérative, l’œuvre prend corps comme un étranger surgissant au cœur de la création sans jamais s’y confondre, soufflant sur les traces sans les modifier, spectre naissant dans le regard par la chute de la création vers son unité. Puis d’écho en écho de ce retournement, l’œuvre dicte à l’artiste certaines retouches, réaménagements, finition, etc. 

 

Il se scelle là un pacte essentiel. On a souvent, et à juste titre, offert Faust comme figure de l’artiste. Mais sait-on que le Tentateur, c’est l’œuvre ? Et l’âme vendue du mythe, c’est la dépossession. Pour être, l’œuvre doit rompre avec son créateur, s’affirmer comme Autre.

 

Hugo écoutait la bouche d’ombre, dans laquelle les surréalistes ont voulu reconnaître l’inconscient. Mais c’est l’œuvre qui parle, et l’inconscient qui écoute.

 

Cette résonance entre imaginaire et matière, ce tri alterné, est de l’ordre du coup de foudre, de l’élection sensible. Il n’y a pas de raison, de justification possible. Celles-ci annihileraient la réciprocité de la relation.

 

Tout approche rationnelle est fondée sur l’identité, sur l’instauration du sujet comme préalable. Or la réciprocité des noces de l’imaginaire et de l’œuvre d’art font du sujet un spectre, une ombre habitée par l’Autre.

 

L’imagination n’est pas la fantaisie. Dans la tension des noces artistiques, l’électrisation des fils se nouant entre les deux rives repose sur la mise à jour réciproque de latences inexprimées. L’émotion est découverte d’inconnu, transmutation essentielle où l’autre se fait soi, ou le soi en l’autre se livre.

 

Cette tension de l’art entre artiste et œuvre n’est possible qu’à proportion de la distance de l’œuvre au sujet, aux repères. Seul un art énigmatique est capable de plonger au plus profond de l’être, et de provoquer cette mutation de l’imaginaire qui en un instant d’émotion pure, s’aperçoit au dehors stupéfait, sa solitude brisée par la présence.