À Claude Tarnaud

(Pourquoi à la mémoire?)

Afin de céder au plaisir de tisser des mondes fictifs, je projetais d’écrire une série de "coïncidences inaperçues". Un personnage baptisé Louis Barrière aurait évolué dans un réseau de coïncidences, mais sans jamais le discerner. Par aveuglement ou simple inattention, il n'aurait pas aperçu les événements synchroniques souvent étonnants, parfois fulgurants, toujours provoqués par une absence vertigineuse de déterminisme, qui seraient advenus autour de lui. Selon le Robert, coincidere signifiait "tomber ensemble" en latin médiéval. Imperturbable, Louis Barrière aurait frôlé sans en prendre conscience ce qui "tombe ensemble"

Pour tramer l'univers de ce personnage, j’établissais une liste d’éléments :

- Un pont d'or

- Le surnom Blondin

- Une cassette autoreverse

- Monsieur Verdoux

- Comment dit-on aller en suédois ?

- Un cours de biologie

- De la fumée âcre

- Une tasse en porcelaine azur

- Des œufs mimosas

- L'incendie d'un bungalow

- Un carrefour orné d’une fontaine à quatre écoulements

- Une frégate

- Une interview de Lou Reed

- Un matelas

- L'interprétation cabalistique de Don Quichotte

- Antigone

- La question du jeu des mille euros : "Qu'appelaient-on chanson de geste ?"

- Une promesse de venir

- Une étiquette de Brouilly

- Le trajet Lisbonne-Macao

J’envisageais des entrelacements imperceptibles et des télescopages prodigieux. Mais je n'écrivais pas. La mise en relation souterraine de tous ces éléments peinait à se produire.

Puis un matin, au comptoir du bar de mon village, un certain Henri me conta une histoire. Jeune facteur dans le Paris de la fin des années 60, il déposait régulièrement au 72 de la rue... (je n'arrive pas à me relire), dans le onzième arrondissement en tout cas, une enveloppe vert eau. La lettre était d’amour. Un signe le certifiait : l’impatience de la destinataire, une demoiselle du nom de Morales (Henri se demanda si elle se prénommait bien Carmen). Svelte, jolie et trépignante, elle attendait toujours en bas de l'escalier. Elle ne remarquait pas le facteur. Elle serrait d'abord la lettre sur son sein, la décachetait, puis disparaissait entre les lignes. Quelques mois plus tard, en juillet 68, Henri rejoignit une unité d'infanterie à Sarrebruck afin d'y effectuer son service militaire. L'hiver suivant, il aperçut une enveloppe sur la table de nuit de son voisin de chambrée. La couleur attira son regard. Il s'approcha. Vert eau. Puis il reconnut l’écriture, l’adresse. J’apportais l’amour. Il passait par moi.

Je réalisais que la notion de coïncidence inaperçue constitue un non-sens. Les coïncidences n’ont en effet d’existence que lorsqu’elles sont perçues par notre conscience, lieu unique où s’établissent les points de contact entre les univers aux structures temporelles tantôt linéaires, tantôt méandreuses, tantôt enroulées, dans lesquels nous évoluons. Hors de notre vision fugitive, il n'est rien de sidérant.

J'abandonnais aussitôt mon projet. Je bus un autre café avec Henri. Puis nous parlâmes du temps, je veux dire du climat.

Olivier Silve