I

J’ai passé la main par la fenêtre fermée.

La vitre ne s’est point brisée, ma main était indemne.

En traversant le verre, je n’ai ressenti aucune résistance, seulement un léger souffle, comme venue d’un battement d’ailes menaçant…

Moi qui fais souvent corps avec les pierres, je connais peu les machinations du verre-guetteur émérite, il sait, lui, la naïveté des miennes.

Le verre est un œil énorme qui nous surveille sans cesse. Le moindre fragment, le moindre bris contient cet oeil, entier. Son piège majeur est de nous attirer près de lui – lorsqu’il se fait fenêtre ou porte vitrée - Par une habile séduction de nous laisser apercevoir l’extérieur. En fait, c’est pour mieux nous offrir à la surveillance de cet extérieur qui nous traque.

II

L’assiduité à la transparence, avec la faille de vigilance qu’elle implique, renvoie inévitablement aux escarpements personnels de qui la pratique.

Ainsi, je fus mené, à mon insu, au centre d’un cirque montagneux, rigoureusement hermétique, aux parois infranchissables. Un hérissement d’opacité, parfaitement clos. Mon corps, la sensation et l’idée que j’en avais étaient réduits à un point fictif, centre exact d’un cercle pierre lisse strictement entouré de hauteurs incalculables. Dépouillé de toute conscience de moi. Mais au moins, étais-je parfaitement protégé du bruit, des bruits. Comme en fin d’opération mathématique, le silence était obtenu. Un silence que la transparence, certes, avait commencé de m’offrir, délivré des agressions sonores, mais où j’y apercevais encore les sources qui, même diffuser en dévient, maintenaient mon angoisse : la seule vue, vague ou proche de l’effacement, d’un des objets de nuisance sonore pouvait renourrir une anxiété jamais cicatrisée.

En cet enclos de pierre vertige minéral –donjon, vigile du silence- une mémoire d’eaux dormantes qui recomposait lentement mon être avec ses dimensions, sa mobilité, ses sensations, par des soins apaisants de claustrophilie. Jadis, un lac, bloc liquide non paradoxal, enserré, étreint là. Avec le plaisir de moi –hors moi éparpillé, disséminé en ce réveil d’un édénique passé. Les souvenirs, toujours recomposés, ont de ces gauchissements paradisiaques…

Jacques Lacomblez 2004

(extr. de "Pages de mégarde » à paraître)